Haïti : Jour noir pour la « Bretagne noire »

palais pr-sidentielDécapité et membres exsangues. C’est la seule image qui vient à l’esprit pour décrire le peuple haïtien. Et l’Eglise n’a pas échappé au désastre. A l’heure où les media eux-mêmes nous confient leur admiration face à ce peuple qui prie et chante pour raviver l’Espérance, il est urgent de s’interroger sur l’avenir de l’Eglise en Haïti. Car son rôle y est central, contrairement à ce qui advient en Occident.

Jésus-Christ ou Mawu ?

Sur 9M d’habitants, 55% sont catholiques (religion officielle jusqu’en 1987), 15% baptistes, 8% pentecôtistes, 3% adventistes. Sur la pratique du Vaudou, les estimations oscillent entre 50% et 80% de la population, seuls 2% considérant première pour eux cette « religion », devenue « nationale » en 1987 et « religion officielle » en 2003. C’est dire si elle imprègne toutes les autres…


Un sort qui s’acharne

François et Jean-Claude Duvalier

François et Jean-Claude Duvalier

Cette situation religieuse complexe est le « fruit » d’une histoire difficile. Comme son nom l’indique, l’île Hispaniola d’espagnole devient française avec Colbert au 17°s. Le commerce triangulaire amène sur l’île des centaines de milliers d’Africains qui se révoltent en 1791 et obtiennent, première historique, l’abolition de l’esclavage en 1793 et l’indépendance en 1804. Le tribut exigé par Charles X en échange de l’indépendance – 150 millions de franc-or (soit 3 milliards d’euros 2010) – a handicapé Haïti jusqu’à aujourd’hui. L’instabilité résume le 19°s en Haïti : instabilité est/ouest, jusqu’à la sécession définitive de l’est en 1844 (République Dominicaine). Instabilité ethnico-politique avec les luttes entre Noirs (maitres jusqu’à la moitié du siècle) et Mulâtres (au pouvoir jusqu’en 1910, amenant une relative prospérité). Ce sont ensuite les Etats-Unis qui lorgnent sur l’île jusqu’à l’envahir et le mettre « sous tutelle » de 1915 à 1934. Des gouvernements militaires ou populistes s’enchaînent alors jusqu’en 1957 où le dictateur Duvalier accède au pouvoir, marquant la revanche des Noirs mais aussi la mort de la démocratie et l’explosion de la répression. Son fils lui succède jusqu’au soulèvement populaire de 1986. Malgré la constitution de 1987, les juntes militaires se succèdent très rapidement. Elu en 1990 sous contrôle international, J.B. Aristide, ancien prêtre catholique, renversé puis réinstallé par Etats-Unis, marque un très timide retour à la démocratie. Depuis lors l’instabilité semblait perdre du terrain.

L’Eglise à bout de bras

Immergée dans cette histoire tragique de massacres, d’enlisements, de dictatures, de catastrophes naturelles (4 cyclones en 2008 !) l’Eglise a du mal à surnager et à dominer les divisions. Dès 1493, le pape Alexandre VI accorde à l’Espagne les terres découvertes à condition d’y envoyer des évangélisateurs. Les bénédictins seront les premiers, suivis des Franciscains des Capucins, des Jésuites et des Dominicains (d’où la ville de Saint-Domingue et la République dominicaine à l’est de l’île). Farouches défenseurs des Indiens, ces Dominicains suggéreront paradoxalement d’importer les Noirs d’Afrique, jugés plus robustes aux travaux des mines et des champs. C’est avec ces populations qu’arrive le vaudou, religion syncrétique (animisme, christianisme, magie) issue du Bénin principalement. L’arrivée de la France met un frein à l’évangélisation qui fait de l’esclave un égal dans la foi : nombre de missionnaires sont persécutés. Ils sont remplacés par un clergé missionnaire peu édifiant et fomenteur d’intrigues. Si l’indépendance de 1804 va voir le massacre des religieux et leur fuite, les gouvernements postérieurs vont ouvrit largement leurs portes aux missionnaire afin de montrer au monde qu’Haïti fait partie des nations adultes et modernes «puisqu’elle peut adopter les mêmes éléments culturels que les Européens».

Jean-Paul II et Jean-Claude Duvalier

Jean-Paul II et Jean-Claude Duvalier

Haïti demandera à plusieurs reprises un concordat avec l’Eglise, mais Rome n’en acceptera les termes qu’en 1860. Ce concordat va permettre l’arrivée de missionnaires dignes de ce nom, donnant une meilleure image de l’Eglise, qui devient, de fait, l’épine dorsale de la société haïtienne. Religion officielle jusqu’en 1987, elle se structure (diocèses, etc.), bâtit églises, écoles mais aussi hôpitaux et services civiles (pompiers etc.). Mais le premier séminaire pour les vocations haïtiennes ne voit le jour qu’en 1920. Avant, l’on jugeait difficile l’avènement d’un clergé local (niveau culturel encore faible, peu de vocations et trop d’enfants « naturels », un empêchement au sacerdoce). Jusque-là, le clergé se compose presque exclusivement de prêtres et d’évêques bretons : une association unique en son genre d’un pays et d’une région. D’où le surnom d’Haïti de « Bretagne noire ».
Dans les années 50-60, le dictateur Duvalier, « catholique fervent », semble surtout affilié au culte vaudou : serments d’allégeance, résidence surveillée et expulsions seront le lot des prélats catholiques. Rome signera finalement un accord en 1966, remettant la responsabilité de l’Eglise d’Haïti aux haïtiens, via la nomination d’un archevêque et de quatre évêques autochtones. Dans les années 80, la hiérarchie catholique, à majorité haïtienne, est écoutée et respectée, seule voix contre les abus du gouvernement Duvalier. Aujourd’hui, 20 ans après, la principale critique faite à l’Eglise est d’être devenue le reflet de la société haïtienne et de ces divisions politiques. D’où l’insistance de Benoît XVI – dans son discours Ad limina aux évêques haïtiens en 2008 – sur le devoir des prêtres de ne pas s’engager en politique.

Décimée

-gliseAprès le drame du 12 janvier, et si les chiffres se confirment, ce sont les deux tiers des séminaristes d’Haïti qui auront trouvé la mort (200 sur 300), mais aussi des centaines de prêtres, religieux et religieuses, avec à leur tête l’archevêque Mgr Miot, décédé lui aussi. Un malheur de plus pour ce pays où l’Eglise est depuis le début le principal vecteur de développement et de stabilité, la seule institution structurante d’un pays victime de son courage passé.
Ce qui vient de se passer en Haïti, c’est Paris rayée de la carte. Alors, au nom des liens étroit unissant Haïti et la France, cet article se veut un appel pressant à vos dons. Surtout aux œuvres d’Eglise qui resteront quasiment seules à opérer lorsque l’aide internationale repartira, espérons le plus tard possible. Sauvons ce pays du chaos…

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