Le bon sens est-il la chose la mieux partagée au monde ?
Et si tout cela n’était qu’une affaire de bon sens ? De leurs petits nuages confortables, les philosophes d’aujourd’hui ont-ils définitivement perdu pied dans la réalité ? Leur philosophie bien pensante et politiquement correcte formant désormais leur unique moyen d’exister aux yeux du monde, ils se gardent bien de philosopher avant d’avoir pris le sens du vent. On peut les blâmer, mais leur responsabilité n’est pas complète. Si un certain Descartes, par mégarde, n’avait pas aiguillé le train de la raison vers le doute et la négation des réalités, il n’aurait pas fourni à ses successeurs ces concepts réducteurs. Comment cela s’est-il produit ? En réduisant la réalité au cogito ergo sum, Descartes nie volontairement toutes les autres réalités dans leurs essences et leurs accidents.
Cependant, il faut reconnaître que cette négation de ce qui, pour beaucoup, paraissait trop évident, n’était pas nouvelle. Nous la retrouvons dans l’antiquité grecque, par exemple, avec Zénon d’Elée, et cette anecdote l’illustre : un jour, le philosophe se rendit auprès de son ami Diogène pour lui exposer ses derniers travaux. Tout content de confronter ses arguments, il lui expose pourquoi, selon lui, le mouvement n’existe pas. La nouvelle ne fut pas du goût de Diogène qui, quittant sa profonde mais étroite demeure, partit à la recherche du mouvement perdu, laissant le philosophe dans son immobile solitude.
Après tout, ceux qui veulent réduire le monde réel à ce qui peut être strictement démontré par la raison ne seraient pas dans le vrai ? Le monde qui nous entoure n’existe-t-il pas justement parce que nous sommes capables d’expliquer par l’usage de notre raison ce qui le compose ? Ainsi, l’arbre au milieu du chemin ne deviendrait-il réel uniquement pour celui qui été capable de surmonter par sa raison l’illusion transmise par les sens ? Spontanément, nous répondons non. Si je marche sur cette route et que j’ignore l’arbre, je risque de le percuter. J’en ai la certitude, même si je vois un arbre pour la première fois. Par quel mécanisme qui précède une étude rationnelle approfondie, j’en arrive à cette certitude ? Quel media me transmet cette lumière ?
C’est l’œuvre de ce que l’on appelle : le sens commun.
Qu’est-ce que le sens commun ?
Nous abordons les choses de manière imparfaite avant de les connaître scientifiquement. Cette connaissance est appelée science vulgaire. Cette science a donné son nom, par extension, aux œuvres qui simplifient les concepts scientifiques pour les mettre à la portée de tous : les ouvrages de vulgarisation.
L’homme ne pouvant acquérir la science de tout, ne pouvant se spécialiser en tout, peut en revanche détenir une science vulgaire de nombreux autres domaines.
Une connaissance spontanée selon trois ordres
Le sens commun peut ainsi se décrire comme étant une connaissance imparfaite, antérieure, vulgaire, souvent formée de simples opinions et de croyances plus où moins fondées. Mais cette connaissance comporte aussi des certitudes véritables que l’on peut regrouper en trois ordres :
- Les données de l’évidence sensible : celles qui nous permettent d’affirmer que l’arbre se trouvant sur notre chemin est grand, large et solide ;
- Les principes intelligibles évidents par eux-mêmes. Ils nous permettent d’affirmer que le tout est plus grand que la partie et donc que l’arbre est plus petit que la forêt qui le contient;
- Les conséquences immédiates tirées de ces mêmes principes : si l’arbre est solide, il vaut mieux pour moi que je l’évite dans ma course.
Attendu que ces certitudes jaillissent spontanément dans notre esprit par le travail de la raison, nous sommes en mesure de dire qu’elles relèvent de notre nature humaine. Elles doivent donc être communes à tous les hommes. Ces certitudes qui relèvent de l’appréciation commune, de l’instinct, sont donc issues d’un sens commun.
Une connaissance spontanée de la vérité
Pour autant, malgré notre incapacité chronique à rendre raison de ces certitudes, bien que nous soyons parfois impuissants à en expliquer la raison, elles n’en demeurent pas moins fondées que les certitudes scientifiques. Le raisonnement implicite dont elles sont issues les rendent certes imparfaites quant au mode ou l’état sous lequel elles sont dans notre esprit, mais pas quant à leur valeur de vérité.
Pourtant, cette valeur de vérité n’est pas reconnue par tous, comme nous l’avons vu. Son caractère spontané et son incapacité à rendre raison de ses certitudes on tôt fait de rendre suspectes ces intuitions aux yeux de certains philosophes. D’autres ont comparé le sens commun à une sorte de faculté instinctive sans relation avec l’intelligence, ou à un sentiment étranger et supérieur à la raison. Mais dans ces deux cas, le sens commun serait aveugle et incapable de nous éclairer, car il n’y a pas en nous d’autre lumière que celle de l’intelligence ou de la raison. La lumière du sens commun est la même que celle de la science, c’est la lumière naturelle de l’intelligence. Demeure toutefois une distinction dans le sens commun : cette lumière n’est pas réflective.
Nous savons maintenant ce qu’est le sens commun, nous examinerons la prochaine fois les rapports qu’il entretient avec la Philosophie.
Abbé Edouard Le Conte
